LA PHILOSOPHIE POLITIQUE D'ADRIEN KOERBAGH

Cahiers Spinoza 6(1991)247-267

Gerrit H. Jongeneelen

Dans la littérature secondaire sur Adrien Koerbagh (1632/3-1669), connu parmi les premiers disciples de Spinoza, on a souvent indiqué la philosophie de Thomas Hobbes comme source importante de sa philosophie politique.(1) Une recherche systématique de cette influence toutefois n'a pas encore été exécutée. Dans cet article, je me propose de contribuer à l'examen de cette influence hobbesienne et d'en rapporter les résultats à la biographie de Koerbagh. Le premier paragraphe traite les années 1668-1660, pour lesquelles grâce aux protocoles civils et ecclésiastiques, notre connaissance des faits est la plus abondante;(2) le second paragraphe sera consacré autant que possible(3) à l'interprétation philosophique de l'oeuvre de Koerbagh et le dernier enfin veut expliquer la théorie de Koerbagh dans le décor historique de ses activités politiques.

En février 1668 parut chez Herman Aelstz, à Amsterdam:

Een Bloemhof van allerley liefelykheyd sonder verdriet geplant door Vreederyk Waarmond, onderzoeker der Waarheyd Tot nut en dienst van al die geen die der nut en dienst uyt trekken wil. [...] Gedrukt tot Leyden voor Goedaert Onderwys. In 't jaar 1668.

En écrivant un dictionnaire puriste, Koerbagh avait voulu, selon Von Uffenbach, «nicht nur die gantze Christliche, sondern überhaupt alle Religionen über einen Hauffen zu werffen, und auff das spöttlichste anzutasten».(4) (« Renverser et tourner en dérision non seulement la religion chrétienne tout entière mais encore toutes les religions.») Dans les Unschuldige Nachrichten, périodique de l'orthodoxie luthérienne allemande, Von Uffenbach publia une anthologie traduite de l'exempiaire de Bloemhof qu'il avait acheté à Amsterdam (1711):

Altaar, ein Schlacht-Platz. Bey denen von den Römischen Gottes-Dienst haben sie noch auch heilige Plätze, da die Heiligen den Gottes-Dienst täglich auffthun. Aber der bestehet nicht in Bestien-Schlachtung, wie bey den Juden oder Heyden, sondern in einer viel wunderlicher Sache, nemlich in Mensch-Machung. Dann sie können, welches Gott selbst nicht kan thun, alle Stunden des Tages von einem kleinen runden Stückgen Meel-Gebackes einen Menschen machen, und es bleibt ein klein Stückgen Meel-Gebackens, gleich als es zu vor war, und man giebt es einander als einen Menschen, nicht Mensch allein, sondern Gott-Mensch zu essen. O grosse Unsinnigkeit! [...] (Unsch. Nachr. 1714, pp. 234-235). (Autel: un lieu où l'on égorge. Chez ceux de la religion romaine ils ont encore des places saintes, où les prêtres célèbrent quotidiennement le service divin. Mais il ne consiste plus à égorger des bêtes, comme chez les juifs ou les païens, mais dans une affaire bien plus merveilleuse, à savoir faire une créature humaine. Car ils peuvent ce que Dieu même ne peut pas faire, à toute heure du jour, faire une créature humaine à partir d'un petit morceau rond de gâteau de farine, il reste ce petit morceau de gâteau qu'il était avant et on se le donne à manger en disant que c'est un homme, non pas simplement un homme, mais le Dieu-Homme. Quelle absurdité!)

On trouve de telles notions sur la transsubstantiation divine dans le Leviathan de Thomas Hobbes, dont la traduction néerlandaise par Abraham van Berckel a été bien connue de Koerbagh.(5) Le droit du souverain à composer sa propre sainte ecriture lui est attribué par Koerbagh sous Apocryphe Boeken:

Apokryphe Boeken, verborgene Bucher [...] doch vor einigen Jahren bey denen von dem erneuerten Gottes-dienst [...] aus der Zahl der Bucher der heil. Schrift gethan. Wann jemand fragte, mochten sie das thun? Ach ja warun nicht? Sie hahen es mögen und können thun, und haben es noch Macht und Recht, so sie wollten (oder andere denen es behagte) alle den übrigen Rest vor unrechtmässig zu verklaren, und andere Bücher an den Platz vor rechtmässig ze stellen. Den das jenige so auff das Sagen von einer Gemeinde ist vor rechtmässig erkläret, kan auff das Sagen von einer andern Gemeinde vor unrechtmässig verklaret werden, so lange als keine mehrere Festigkeit oder Beweiss, als biss hieher ist. Siehe Bybel (Unsch.Nachr., pp. 235-236). (Livres apocryphes : livres cachés [...] qui, il y a quelques années, ont été retirés du nombre des livres de l'écriture sainte chez ceux de la religion reformée [...]. Si l'on demande: en avaient-ils le droit? Bien sûr, pourquoi pas ? Ils en avaient la possibilité et le droit, et ils l'ont encore, s'il leur plait, à eux et à d'autres, de déclarer tout le reste inauthentique, et d'instituer à leur place d'autres livres comme authentiques. Car ce qui est declaré authentique sur la parole d'une communauté peut aussi etre déclaré inauthentique par la parole d'une autre communauté aussi longtemps qu'on ne dispose pas de plus de preuves ou d'évidences que l'on en a jusqu'ici. Voir Bible.)

Sous Bybel, Koerbagh est effectivement beaucoup plus clair:

Bibel oder Bybel [...] Ins allgemein ein Buch, es sey vor ein Buch was es ist, wäre es auch von Reinecke Fuchs oder Eulenspiegel. [...] Wer die Schreiber seyen von den Jüdischen Schriften, kan man nicht wissen. Einige der vornehmsten Gottes-Gelehrten meinen, dass sie einer Esdras aus mehr Jüdischen Schriften ausgeschrieben habe. [...] Doch da ist den Schrift etwas, welches fest ist und mit der Vernunft überein kommt, welches auch bey mir nur allein vor der Schrift gehalten wird, welches widerum in Verfertigung von andern Schriften solte stand haben : aber der Rest ist vor uns unnütz und eitel, und kan uber das ohne Schwerigkeit wohl verworfen werden. [...] (Unsch.Nachr., pp. 238-239). (Bible. [...] En général Un livre, de n'importe quelle sorte, même le Roman de Renard ou Eulenspiegel [...]. Qui sont les auteurs des écrits juifs, on ne peut le savoir. Parmi les théologiens les plus célèbres, certains pensent qu'un certain Esdras les a composés à partir d'autres écrits juifs [...]. Pourtant, il y a dans l'Ecriture quelque chose qui est assuré et qui s'accorde avec la raison, la seule chose aussi que je tienne pour l'écriture, et qui doit avoir servi à composer aussi d'autres écrits: mais le reste est pour nous inutile et vain, et on peut le rejeter sans difficulté.)

C'est donc la raison dont peut se servir le souverain pour composer son écriture sainte. Cette raison est totalement absente dans le catéchisme réformé:

Cathechismus, Unterweisungs-Buch. [...] Soll ich oder ein anderer nur auch gehalten seyn zu glauben, es sey wahr, oder nicht wahr, was die Leute einige Jahre her zusammen haben gerafft, um dass es eine kirchliche Versammlung von Dordrecht gestellet hat, oder um dass es die Lehrer sagen, ob man es schon besser wisse, das duncket mich etwas ungereimt, ich kan auch nicht sehen, dass es iemand gehalten ist zu thun (Unsch.Nachr., pp. 240-241). (Cathéchisme, manuel d'instruction [...]. Sommes-nous, moi ou un autre, tenus de croire que soit vrai ou faux ce que les gens ont rassemblé il y a quelques années parce que le synode de Dordrecht l'a decidé; ou parce que les maîtres le disent; cela me semble des balivernes, et je ne puis concevoir que quelqu'un soit tenu de le faire [...].)

Il n'est pas étonnant que les sentiments de Koerbagh ne furent pas appreciés par cette église réformée. Le 23 février 1668, le conseil de l'église réformée à Amsterdam décidait de faire paraître dans sa prochaine assemblée Adrien Koerbagh et son frère Johan Koerbagh, le proposant dont les sentiments spinozistes avaient rempli de soucis ce conseil depuis 1666.(6) Le 25 février 1668 le conseil des bourgmestres d'Amsterdam chargeait de l'affaire Koerbagh l'echevin Cornelis Witsen qui, le 3 mars 1668, visitait les Koerbagh dans la maison de leur mère sans arrêter l'un ni l'autre. Cette visite et la confiscation survenue antérieurement de ses exemplaires de Bloemhof alertent Adrien Koerbagh et, malgré sa promesse de se tenir à la disposiflon de Witsen, il s'enfuit à Kuilenburg, ou Abraham van Berckel, réfugié à cause de sa traduction du Leviathan, l'aide à se cacher. Seulement Johan Koerbagh assiste à l'assemblée suivante du conseil de l'église réformée, le 1er mars 1668. Il y atteste « que le concept d'un esprit infini(7) et d'un corps infini, seulement distingués par plusieurs modifications, renfermant le Créateur et toutes les créatures, ne lui semblent pas étranges ». Sa cause sera renvoyée à l'assemblée de la classis du 7 mai 1668.

Ayant fini la préparation de l'édition de Bloemhof (hiver 1667-1668), Koerbagh commençait à élaborer d'une manière plus cohérente que cela n'avait été possible dans son dictionnaire confisqué, les nouvelles doctrines de Hobbes et de Louis Meyer. Everardus van Eede à Utrecht est chargé de l'impression de ce Een Ligt schijnende in duystere plaatsen, om te verligten de voornaamste saaken der Gods geleertheyd en Gods dienst. Ontsteeken door Vreederijk Waarmond, ondersoeker der Waarheyd. Anders Mr. Adr. Koerbagh, Regts-gel. en Genees-Mr. t'Amsterdam, gedrukt voor den Schrijver. Int Jaar 1668. Johan Koerbagh et Iderhoff à Amsterdam et Abraham van Berckel à Kuilenburg l'y aideraient. Mais le 3 mai 1668 après la dixième feuille, Van Eede refuse de terminer l'impression de l'ouvrage parce qu'il y trouve des sentiments étranges. L'assurance que l'oeuvre ne serait publiée qu'après le consentement de de Witt et de la Cour de Hollande(8) ne suffit pas à le faire changer d'avis: le manuscrit fut livré à la magistrature d'Utrecht. Quelques jours plus tard les collègues d'Amsterdam entrent en scène, munis d'un mandat d'arrêt officiel, pour chercher Koerbagh qui, lui, a quitté Kuilenburg juste avant qu'ils y arrivent. Le 10-11 mai 1668 Johan Koerbagh est arrêté par Witsen lui même et inculpé de la paternité littéraire de Bloemhof et de Ligt. Les conseils de l'église réformée et de la classis décident de donner tout renseignement désiré sur l'affaire des Koerbagh le 17 mai et le 3 juin 1668.

Un ami inconnu d'Adrien Koerbagh(9) s'adresse à la jusfice: il est disposé à le lui livrer en échange de trois mille florins. A l'insu des bourgmestres, les échevins décident d'accepter l'offre, mais de ne pas aller plus loin que mille cinq cents florins. Le 16 juillet 1668 l'inconnu et les échevins s'accordent: Koerbagh se trouve à Leyde. Avec tous ses papiers, enchainé et sur un chariot ouvert, Koerbagh est transporté à Amsterdam le 18 juillet 1668.

Pendant l'interrogatoire du lendemain, Koerbagh avoue être l'auteur de Bloemhof et de Ligt et avoir écrit ces oeuvres sans que son frère ou qui que ce soit l'aient assisté. Ni Spinoza ni Van Berckel n'ont discuté avec lui les sujets de ces oeuvres. Van Berckel et son frère ont seulement fait la correction de quelques feuilles innocentes à Utrecht. Et aucune rencontre avec Spinoza n'a eu lieu après environ 1662-1663. En 1665-1666, il a assiste aux réunions de collège de Jean Knol. L'interrogatoire de Johan Koerbagh (le 21 et le 25 juillet 1668) confirme la confession d'Adrien Koerbagh: depuis mai 1667 ils habitent la maison de leur mère et à l'occasion de leurs diners ensembles il lui avait parfois donné des renseignements sur les racines hébraïques.

Le 27 juillet 1668 Johan Koerbagh est relâché: il n'a pas écrit de livres et est d'ailleurs libre en ses sentiments. Vu que les doctrines de Bloemhof et de Ligt vont plus loin que les sentiments sociniens et vu la nécessité d'empêcher de pareilles publications, le tribunal des bourgmestres condamne Adrien Koerbagh à dix ans de prison, dix ans d'exil, quatre mille florins d'amende et deux mille florins de dépens. Le 29 juillet 1668, il est transporté à la Rasphuis.(10)

Après sa mise en liberté, les persécutions ecclésiastiques contre Johan Koerbagh recommencent et dureront jusqu'à sa mort en 1672. Adrien Koerbagh mourût en prison le 15 octobre 1669 sans avoir abandonné beaucoup de ses sentiments hobbesiens. Et Abraham van Berckel s'inscrit pour les études classiques à Leyde le 4 juillet 1669.(11) La première réunion de la société littéraire classiciste « Nil Volentibus Arduum » le 26 décembre 1669 marquera la fin du romantisme littéraire et politique.

Avec raison, Vandenbossche a constaté que la morale de Koerhagh a été «l'une des causes (sinon la cause principale)»(12) de sa condamnation.

Le chapitre cinq de Ligt, « de bono et malo » développe la philosophie politique d'Adrien Koerhagh et s'appuie sur la loi naturelle de Hobbes (Leviathan ch. 14). Il y a de bonnes actions, des actions mauvaises et des actions neutres (Ligt, p. 226). Elles sont telles soit à l'égard de la personne agissante soit à l'égard de son semblable (Ligt, p. 227). La même action donc peut etre bonne à l'égard de la personne agissante et mauvaise ou neutre à l'égard de son semblable (voir tableau).

actions à123456789
soi-mêmebonbonneutreneutrebonneutremauvaismauvaismauvais
semblablebonneutrebonneutremauvaismauvaisbonneutremauvais
Dieubonbonbonmauvaismauvaismauvaismauvaismauvaismauvais

Bonnes à l'égard de Dieu sont toutes les actions qui ne sont pas mauvaises à 1'égard de la personne agissante elle-même ou à l'égard de son sembiable (Ligt, p 227-228). L'opposition entre l'éthique autonome(13) de Koerbagh et la morale traditionnelle des théologiens ne saurait être formulée plus clairement : bonne à l'égard de Dieu est toute action qui ne nuit à personne, tandis que l'éthique héteronome des théologiens peut etre nuisible à tous (Ligt, p. 230).

La loi naturelle de Hobbes:

est reformulé par Koerbagh ainsi:

Cette loi est le fondement de l'éthique politique de Ligt. Il est incertain à quel point Van Berckel a contribué à Ligt. L'ami inconnu de Koerbagh les a vus ensemble à Kuilenburg et Koerbagh affirme y avoir terminé Ligt.

Ce sont surtout les notes et les derniers chapitres qui révèlent l'influence directe d'Abraham van Berckel.(14) Du reste, Koerbagh a utilisé la traduction du Leviathan pour Bloemhof et Ligt, sans l'assistance personnelle de van Berckel. A part celle du côté de son frère et du collège de Jean Knol il n'existe aucune necessité de supposer une influence spinoziste dans Ligt : il n'y a pas eu de rencontres entre Spinoza et Koerbagh après 1662-1663.

L'exemple d'une addition dont Van Berckel peut être l'auteur, est la note de la page 37 de Ligt: « tout ce qui est vrai selon la philosophie doit être vrai selon la théologie »;(15) « car, sous le nom de philosophie est comprise toute vérité, sagesse, science et connaissance qui existe ».(16) Dans la note le rationalisme cartésien de Louis Meyer présent dans le texte est modlfié dans le sens matérialiste des derniers chapitres. « Toute science est suffisamment comprise dans la physique et toutes les sciences ne sont que des divisions de la physique » (17). La physique est la science des mages et avec ce terme « mage » Koerbagh introduit les concepts métaphysiques sous-jacents du Leviathan (18):

The World (I mean not the Early only, [...] but the Universe, that is, the whole mass of all things that are is Corporall, that is to say, Body; [...]; and consequendy every part of the Universe, is Body, and that which is not Body, is no Part of the Universe: And because the Universe is All, that which is no part of it, is Nothing; and consequently no where.(19)

Pour la note sur « magie » dans Ligt, Koerbagh emprunte le texte Bloemhof (s.v. metaphysica):

Dog also daar maar een natuur is, en buyten die niets, so kan daar ook niet meer als een natuurlyke wetenschap zijn, en buyten die niets (Bloemhof, pp. 444-445). (Puisqu'il n'existe qu'un seul Etre qui est tout en tous, et qui est la nature, ainsi toute la science et la sagesse sont suffisamment comprises dans la physique.)

qui devient:

Want de wijl 'er maar een Wesen alles in allen, aart of Natuur is, so word alle Wetenschap en wijsheyd genoeg in de Aartkunde begrepen. (Ligt, p. 683) (Puisqu'il n'existe qu'un seul Etre qui est tout en tous, et qui est la nature, ainsi toute la science et la sagesse sont suffisamment comprises dans la physique.)

Le texte de Ligt a donc subi une amplification spinoziste. Par « Wesen », Koerbagh entend « l'essence de toutes les modifications, composée d'attributs infinis, dont chacun est infini en son genre »(20). Les principaux atributs de ce « Wesen » sont l'extension et la pensée (21). Le soutien divin de la création s'effectue au moyen de ces attributs. Koerbagh les appelle « anges de Dieu »(22). Comme Hobbes, Koerbagh nie l'existence d'esprits spirituels : ce qu'on appelle un mauvais esprit n'est rien d'autre que le Vice qui empêche le soutien divin de s'effectuer(23). De meme que dans l'éthique métaphysique, des vices se laissent concevoir dans l'éthique politique. « Hoc sensu dicere possumus, Civitatem peccare quando contra rationis dictamen aliquid agit » (TP, c. 4, s.4; O, III, 293). Le Vice, selon Koerbagh, est une erreur ou une désobéissance et n'est rien d'autre qu'une déviation de la raison et de la vérité (24) Il faut donc que les préceptes ecclésiastiques et civils soient en conformité avec la raison afin d'etre obligatoires pour tous (25). Autrement une situation perturbée naitrait, dans laquelle chacun poursuivrait son propre profit (26) et ainsi ruinerait le pays (27). Même les sociniens sont, selon Koerbagh, incapables d'exercer le pouvoir public (28): l'autorité publique doit faire accepter par tous une religion rationnelle qui mettra fin à la situation perturbée de la lutte des classes socio-religieuses (29). Dieu a révélé une religion rationnelle à Moise; non pas en lui donnant les dix commandements, mais en le dotant de la rationalité; au moyen de laquelle il a pu les concevoir lui-même (30). Chaque gouvernement peut appliquer cette rationalité aux préceptes civils et ecclesiastiques et a même le droit de compléter l'écriture Sainte (Ligt, p. 536-537; 531-532). Tous les préceptes civils et ecclésiastiques se trouvent dans l'écriture sainte, mais souvent formulé d'une façon obscure et métaphorique (Ligt, p. 347). Le gouvernement a donc besoin d'une méthode d'interprétation scripturale mais peut, autrement que chez Louis Meyer, obtenir une connaissance philosophique parfaite sans avoir recours à l'interprétation de l'écriture sainte elle-même (31).

Après ses thèses 't Samen-spraeck Tusschen een Gereformeerden Hollander en Zeeuw. Waer in de Souverainiteyt van Holland ende West-Vriesland klaer ende naecktelijck werd vertoont. [...] Tot Middelburg, by Antoni de Vrede, 1664, est la première publication connue d'Adrien Koerbagh. Selon Knuttel le pamphlet aurait été imprimé dans la même imprimerie que Oogh-zalf voor het verblinde Jsrael [...] Gedrukt buyten Geneve, in t jaer 1664, de Jacob Westerbaen et serait l'oeuvre d'un ministre arminien lettré (32). Dans Oogh-zalf Westerbaen réfute les mêmes pamphlets que Koerbagh dans Souverainiteyt, pamphlets qui furent écrits après la publication de son Krancken-troost voor Jsrael (33). Des relations personnelles entre Koerbagh et Westerbaen sont donc vraisembiables (34).

Le 24 mai 1662 Koerbagh se trouve à La Haye. Il y inscrit son écu dans l'Album amicorum de Johannes Blasius (1639-1672) avec le texte latin et hébreu de Eccl. 1, v, 18 et l'apostrophe « Claris. ac doctis. D0 Joh. Leonar. Blasio I.V.D. et poetae insigni, amico meo, in perpetuae amicitiae signum adscripsi. Adr. Koerbagh I.V. et M.D. » (35). Parce que 80,8% des contributions illustrées dans l'Album de Blasius ont pour auteur un de ses intimes, la chance que Koerbagh doive être compté parmi eux est très grande. Du 24 février 1662 jusqu'au 24 mai 1662 Blasius se trouve à La Haye (36), sans doute à cause de sa confirmation dans l'église réformée par Triglandus le 7 avril 1662 (37). Le séjour de Koerbagh peut avoir eu la même motivation ou bien son admission à la cour de Hollande comme avocat (Blasius y était admis le 10 janvier 1661 (38).

Le 29 mars 1662 Blasius visite dans sa maison de campagne, Ockenburg, le poete Jacob Westerbaen et commence un échange littéraire qui durera jusqu'à la mort de Westerbaen en 1670 (39). Pendant cette période Westerbaen s'occupait d'innovations littéraires, qui en un sens préfiguraient celles de Nil volentibus arduum (40).

Le 23 décembre 1660 Westerbaen envoie à Huygens sa traduction de l'Andria de Terence, qui sera représentée à Amsterdam le 2 mai 1661.(41) Huygens lui répond le 30 décembre 1660 que, selon lui, Westerbaen a suivi de trop près son modèle (Briefwisseling, p. 346: « mea quidem opinione, longo laxiore fraeno opus habent quam te tibi video indulgere»). Le 2 janvier 1661, Westerbaen explique qu'il n'a pas été dans son intention «ut pro flammulis illis et flosculis et loquendi modis, quos quaelibet lingua sibi habet peculiares, reponam aut rependam eam dictionem, verba ac phrases, quae apud nos illis respondeant aut equivaleant, ut versioni Belgicae etiam aliquod ex naturali pulchritudine constet decus [...] sed volui jam tum archetypum et auctorem meum imitari, qui et heros et servulos eodem sermone in scena loqui fecit» (Briefwisseling, p. 347). Dans la traduction de la première scène du premier acte de l'Andria, faite per Huygens le 9 janvier 1661, il imite la manière de parler de ses personnages au lieu de celle de l'auteur traduit comme Westerbaen (42). Les tentatives de Westerbaen de trouver une nouvelle imitation littéraire précèdent ses activités politiques en faveur de De Witt. Après la restauration de Charles II en Angleterre (1660), le parti démocrate des ministres avait trouvé dans le Prince d'Orange un objet d'identification monarchique. Afin de brider les sentiments orangistes naissants, De Witt faisait proclamer le formulaire de la prière publique le 2 avril 1663.(43) Autrement qu'en 1619, le position de l'opposition démocrate était faible. Le républicain Westerbaen ne s'abstient pas d'accentuer cette faiblesse de ses adversaires, qu'il considerait comme les assassins du beau-père de sa femme défunte.(44) Son Krancken-troost voor Jsrael suscite des réactions véhémentes, dont les titres sont énumérés dans le titre de Souverainiteyt.(45) Koerbagh y prend la position républicaine: la République est une confédération de sept états indépendants dont chacun est la plus haute autorité politique dans son territoire (46). La théorie politique démocrate du parti républicain ne trouvera pas avant Ligt sa formulation.

Thèses

1. La plus importante source d'influence pour Ligt et Bloemhof a été le Leviathan de Thomas Hobbes (47). Dans Ligt, Koerbagh combine la métaphysique de Hobbes et la philosophie cartésienne spinoziste (eclecticisme) et ainsi développe une éthique démocratique autonome qui précède celle du TTP de Spinoza.

2. En écrivant Ligt et Bloemhof Koerbagh n'a pas eu l'assistance personnelle de Spinoza; le spinozisme dans Ligt lui est venu de son frère Johan Koerbagh.

3. Les contacts avec Jacob Westerbaen et avec Joan Blasius (1662-1664) et par eux avec Spinoza, doivent être considérés comme la base des activités politiques d'Adrien Koerbagh.

4. La cause principale de la condamnation d'Adrien Koerbagh a été la divulgation de la philosophie de Thomas Hobbes, qui « allait plus loin que les sentiments sociniens tolérés. En outre, de Witt avait perdu son soutien politique à Amsterdam après la mort de sa femme, Wendela Bicker, en 1668.

5. L'expression d'un « sermo internus » rationnel et hobbesien par un « sermo externus » romantique (Ligt, pp. 25-26) a rendu difficile l'interprétation de l'oeuvre de Koerbagh.

NOTES

(1) Petry 1984 p. 161, 156 et note 49. Vandenbossche 1978a p. 16 note 16. Vandenbossche 1978b p. 224, 226. Jongeneelen 1987.

(2) Meinsma 1897 (1980, 1983) ch. 9, 10. Moerkerken 1948. Evenhuis 1971. Francès 1937. Cf. Vandenbossche s.d. p.3.

(3) Je remercie M. Dr. W.N.A. Klever (Université Erasme Rotterdam) de ses indications philosophiques.

(4) Unschuldige Nachrichten 1714, p. 232.

(5) Par exemple Leviathan 477 (237) (p. 477 ou p. 237 de la première édition 1651) et Ligt, p. 82.

(6) Ce qui suit est une compilation des sources de la note 2.

(7) La traduction « oneyndige geest (esprit infini) pour res cogitans est spécifique de Johan Koerbagh et figure aussi dans Ligt (pp 29, 48, 261 [+ Leviathan, 662(354)], 549).

(8) Cf. Ligt, p. 104; Bontemantel f.415 (11 mai 1668); Meinsma 1897, p. 304 pour d'autres indices de soutien politique.

(9) Bontemantel f.442; Meinsma 1897, p. 307; dans Ligt (pp. 261-263) Koerbagh se plaint de l'hypocrisie de ses amis.

(10) Sur la Rasphuis voir Kernkamp 1897, 1, p. 279 et Jongeneelen 1987, note 7.

(11) Schoneveld 1983, p. 131. P. 148 Schoneveld cite une lettre de Pierre de la Court, dans laquelle les Koerbagh sont appellés ignorarants plutôt que méchants. Sur Nil et Koerbagh voir Van Suchtelen 1987.

(12) Vandenbossche, s.d., p. 106.

(13) Den Uyl-Warner 1987, p. 273. La définition de la théorie de la valeur subjective s'applique à l'éthique de Koerbagh.

(14) Cf. note 4 dans Jongeneelen 1987. Le texte de Ligt, p. 577 est emprunté de Leviathan 165 (50) dans la traduction de Van Berckel : nor non-sense figure comme « ende de dingen die sonder sin en betekenisse sijn » dans les deux textes. La traduction disponeert (disposeth) a été remplacée par neijgt. (Hobbes 1667, p. 99.)

(15) Ligt p. 37D: « al wat waar is na de waerelds wijsheyd, is en moet ook waar sijn in de Gods-geleertheyd ».

(16) Ligt p. 37D : « onder de naam van waereldswijsheyd begreepen word alle waarheyd, wijsheyd, weetenschap en kennisse die der is ».

(17) Ligt, p. 683 : « so word alle wetenschap en wysheid genoeg in de Aartkunde begrepen, en al de andere weetenschappen syn maar verdeelingen van de Aartkunde ».

(18) Ligt, p. 673, 676.

(19) Leviathan, p. 689 (371); cf. Ligt, pp 683-699. / Boss 1987, p.9l sur le remplacement du concept "body" de Hobbes par la subitance de Spinoza.

(20) E1, def. 6.

(21) Ligt, p. 34 : De voornaernste eygenschappen van dit Wesen zijn uyt-gebreydentheyd en denking.

(22) Ligt, p. 560 : Koerbagh distingue des anges matériels (dans l'extension) et des anges spirituels (dans la pensée).

(23) Ligt, p. 626 (cf. p. 574): « De voornaemste kwade geesten dan, [...], sijn voor eerst de onweetenheijd, staatsugt, geldsugt en onmaatigheijd in allerley wellust ». Leviathan 435 (211) appelle les anges « accidents of the brain ». L'interprétation spinoziste est donc de Koerbagh.

(24) Ligt, pp. 128-129 : « Overal waar in de Schrift staat sonde, daar most staan dwaling of tegenwettigheid [...] wat is dwaaling anders als een afwijking van de rede en waarheyd? ».

(25) Ligt, p. 297 : « so moeten dan alle wetten en insettingen der overheden overeenkomen met de reden, want die met de reden niet overeenkomen, syn onvast, niet bestendigh en verwerpelyk ».

(26) La situation perturbée (verwarde staat) et l'amour-propre (eigenliefde) (Ligt, pp. 366-367) se rapportent au « bellum omnium contra omnes » (Leviathan 183 (60) sqq.); cf. l'idéologie globale chez Vandenbossche (Vandenbossche, s.d., p. 21).

(27) Ligt, pp. 13-15.

(28) Le projet d'examiner la rationalité de toutes les religions est conçu dans Bloemhof (p. 399 sqq., s.v., Religie'). Les critères appliqués dans Ligt sont sociniens : trinité transsubstantiation, divinité de Jésus.

(29) Ligt, pp. 330-331: "so behoorden de overheden eens alle vlijt an te wenden datter vereeniging kwam onder deselven". Contrairement à Hobbes (Leviathan 405 (192)), Koerbagh ne plaide pas pour une religion nationale (cf. Ligt, p. 15) et contrairement à Meyer, chez Koerbagh c'est le gouvernement, non pas la raison, qui unifie les religions diverses (cf. Meyer, 1988, p. 34).

(30) Ligt, p. 495-496 (cf. Leviathan, 545 (282)): la loi naturelle précède les dix commandements.

(31) Ligt, p. 31 (cf. Meyer, 1988, p. 4 si tout ce qu'on peut lire avec certitude dans la Bible est déjà dans la plillosophie, à quoi sert donc la Bible?).

(32) Knuttel, p. 8923, 28, IV, 1659 : Adrianus Keurbach Amstel. Batav. de Phthisj disput. in senatu Med (Molhuysen 111 p. 290 (par Heesakkers 1982, p. 198)).

13.IV.1661 Adrianus Koerbach Amstel. Bat. de Querela inofficiosi testamenti et legitima, disp. in Senatu Jur. (Bronnen tot de Gesch. der Leidse Universiteit 11 (1918), p. 294).

(33) Knuttel, 1892, n0 8807. Voir note 45. Pour Oogh-zalf, voir Werken de J. Westerbaen III, pp. 25-34 (1665) sqq.).

(34) Jacob Westerbaen (1599-1670) : arminien jusqu' à 1619 (participation au synode de Dordrecht). 1625 : mariage avec Anna Wyts (belle-fille de Johan van Oldenbarneveidt). Probablement l'un des "citoyens distingués de Colerus (Spinoza 1977, p. 67) qui ont persuadé Spinoza de se fixer à Voorburg et plus tard à La Haye (Nieuw Nederlandsch Biografisch Woordenboek X, p. 1177-1181).

(35) Heesakkers 1982, p. 197-198 : "Coloured brush drawing : Coat of arms (double eagle on gold, with seven Stars); over it the motto : Nil desperandum deo duce". (Cf. Ligt, p. 373). La réference Blasius se trouve dans Zilverberg 1978, p. 101.

(36) Heesakkers, 1982, p. 229.

(37) Heesakkers, 1982, p. 200.

(38) Te Winkel, 1881, p. 60.

(39) Worp, 1886, p. 222. Heesakkers, 1982, pp. 194-195 mentionne dix-sept poèmes de circonstance.

(40) Les tomes II et III des Werken de Westerbaen furent dédié à Nil (Dongelmans 1982.25 25 août 1671). Sur Nil et Blasius, voir Beenen, 1985.

(41) Huygens, 1916, p. 345. Sur Spinoza et Terence, voir Akkerman, 1977.

(42) Huygens, 1896, pp. 297-301. La position de Van Alphen (Van Alphen, 1954, p. 136) que l'Andria de Huygens aurait été le modèle de la traduction de Westerbaen est insoutenable.

(43) Veegens, 1884, p. 91 cite d'Estrades à Louis XIV sur cette affaire "Je ne vous manderai rien de ce que Monsieur de Witt a fait par son adresse et par son credit pour faire changer la forme des prières et faire reconnaitre la province de Hollande pour la première souveraine".

(44) Westerbaen, Werken, III, pp. 3-21 ((645~(663)), p. 17 "Ruijmt uwe handen van sijn onverbeurde Goed : Dat sy voor zyn Geslacht voor 't Vaderland syn bloed".

(45) Tot Refutatie van den verresen Barnevelt (Knuttel, 8795) bedunckelijcken Brief (Knuttel, 8786-8788); 't Samen-spraeck tusschen een Rotterdammer en een Geldersman (Knuttel, 8804, 8805, 8817, 8818), Kaats-Bal (Knuttel, 8920) en andere onlangs Uytgegevene Lasterschriften, belangende een Formulier van 't bidden, &c.

(46) Jongeneelen, 1987, pp. 408-409. Veegens, 1884, p. 71, cite d'une lettre de De Witt à la légation anglaise (10 mai 1652): "alzoo deze provincien niet zijn te samen una respublica, maar iedere provincie apart een souvereine republiek is [...]"

(47) Correspondances Leviathan-Ligt : 405 (192)-15; 711(385)-55D; 411 (196)-179D; 662 (354)-260; 423 (203)-343/5; 165 (50)-376; 485 (242)-429; 636 (351)-437; 439 (213)-448; 489 (244)-450; 475 (236)-465; 585 (305)-474; 423 (204)-538; 660 (353)-597; 142 (37)-598; 143 (36)-609; 692 (373)-642; 689 (371)-678; 696 (375)-678, etc. Correspondances Leviathan-Bloemhof 703 (380)-50 s.v. Antipoden; 672 (361 )-345 s.v Idotatrie; 557 (289)-99/100 s.v. Bisschop; titre 403/4 s.v Leviathan.

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